Lundi 5 décembre 2011
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C'est un article d'André Orléan,directeur de recherche au CNRS et directeur d 'études à l'école des Hautes Etudes en Sciences Sociales.(EHESS).
L'article complet se trouve ici:
http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/12/05/il-faut-definanciariser-l-economie_1613552_3232.html
L'économie européenne connaît une crise d'une gravité extrême, sans précédent depuis la crise des années 1930. Elle touche simultanément la finance, la monnaie et
l'emploi. Concevoir des réponses appropriées suppose qu'un juste diagnostic soit porté sur la nature des difficultés
que nous traversons.
Or le diagnostic lui-même ne fait pas l'unanimité. Si la responsabilité de la sphère financière est le plus souvent mise en avant, elle donne lieu à deux lectures
contrastées. Une première interprétation, celle que défend le G20 depuis le sommet de Washington du 15 novembre 2008, met en cause spécifiquement les "dérives" du système
financier.(...)
Le capitalisme financiarisé que nous connaissons depuis trente ans n'est pas remis en question. Il demeure aux yeux du G20 le cadre
institutionnel adéquat. Il s'agit de le renforcer. La lecture de la crise que je propose est différente.
. Il faut a contrario considérer que les prix financiers ne fournissent pas de bons signaux aux acteurs économiques. C'est
cette inadéquation des prix financiers qui est à l'origine des déséquilibres que nous connaissons, y compris macroéconomiques. Si ce diagnostic est exact, alors le capitalisme financiarisé, qui a
pour trait distinctif defaire jouer un rôle central aux prix financiers dans sa régulation, doit être abandonné.
(....)Les prix sont le coeur de la régulation économique. C'est sur leur justesse que repose entièrement l'efficacité tant vantée des économies de
marché. Dans un célèbre article de 1945, l'économiste Friedrich Hayek démontre avec brio que les acteurs économiques n'ont nullement besoin d'avoir une connaissance exhaustive de l'économie, parce que l'information décisive est contenue dans les prix.
(...)
Notons cependant que cette analyse théorique s'est d'abord limitée aux seuls marchés de biens ordinaires. Ce n'est que très récemment qu'elle a été étendue aux
marchés financiers. Cette extension, ce qu'on nomme la théorie de l'efficience financière, date seulement des années 1970. Elle a accompagné la dérégulation financière, qui y a puisé ses
justifications les plus fortes. C'est au nom de l'aptitude supposée des marchés financiers à produire des prix justes que l'on a promu l'intense dérégulation financière qui est à l'origine du capitalisme financiarisé. Si on observe l'histoire longue du capitalisme,
cette dérégulation est assurément exceptionnelle.
Rappelons par exemple que, jusque dans les années 1970, la plupart des taux d'intérêt étaient des prix administrés par la puissance publique. Selon la théorie de
l'efficience, de même que les prix des marchandises sont censés refléter leur rareté objective, les prix financiers sont supposés proposer une image juste du futur et de ses risques.
Ainsi, les cours boursiers exprimeraient la profitabilité à venir des entreprises et les taux d'intérêt, la probabilité de défaut des emprunteurs.
C'est cette analyse que je conteste : la concurrence financière ne fournit pas une juste
valorisation des activités productives, que les marchés soient transparents ou opaques. Les taux d'intérêt sur les dettes publiques européennes nous en fournissent une illustration
exemplaire.
(...) le bilan de ces marchés n'est guère glorieux. Ils n'ont cessé d'être dans l'erreur. Pour le passé, on peut l'affirmer sans ambiguïté.
En effet, durant la période qui va de la formation de l'euro aux années 2007-2008, on constate que ces marchés ont totalement oublié le risque souverain : les taux
d'intérêt de tous les pays de la zone euro ont convergé vers un même niveau, pour l'Allemagne comme pour la Grèce.
A l'évidence, ces marchés ont montré une forte myopie. Cela n'a pas été sans conséquence. Une discrimination dans les taux aurait pu mettre en garde certaines économies contre les excès de l'endettement. Les marchés n'ont pas joué le rôle
que la théorie de l'efficience leur attribue : celui d'un signal informant les acteurs.
Aujourd'hui il en va de même. On assiste à une divergence profonde des taux entre les pays de la zone euro qui n'est pas justifiée non plus. Les niveaux
atteints par les taux d'intérêt ne nous livrent en rien une juste évaluation du risque de défaut des pays considérés.
(...) Ce qui vient d'être dit des taux d'intérêt peut être aisément étendu à tous les prix financiers. Ils produisent périodiquement de mauvaises incitations, conduisant les économies à la dérive, comme on le voit aujourd'hui
pour la dette publique. Ainsi, pour les actions, se souvient-on des valorisations démentes de la bulle Internet et de la crise qui s'en est suivie au début des années 2000.
C'est là encore un exemple pour lequel l'excuse de l'opacité ne peut être retenue. Il en va de même pour les taux de change qui connaissent d'amples variations déconnectées des données objectives. Plus généralement, les marchés boursiers
véhiculent, depuis une dizaine d'années, des exigences de rentabilité, le fameux ROE (return on equity), qui pèsent fortement sur l'investissement et la croissance. Il faut
en conclure que les prix financiers ne sont pas de bons signaux. Aucune force de rappel ne vient
en limiter les excès, à la différence de ce qui se passe sur les marchés de biens ordinaires.
(....)
Cette divergence quant au diagnostic sur la nature de la crise me conduit àproposer une tout autre politique que celle affichée par le G20, sans même parlerici de son extrême lenteur à la mettre en oeuvre. Nous nous sommes efforcés dans le cadre de cet article d'en cerner le principe directeur : parce que la finance produit des valorisations qui nous conduisent dans le mur, il importe
d'en réduire drastiquement le rôle.
La transparence financière ne résoudra pas nos problèmes. Il faut définanciariser nos économies. C'est là assurément un vaste chantier et une
véritable révolution intellectuelle, tant nous avons été habitués au cours des vingt dernières années à nous en remettre aveuglément aux estimations des marchés. Cette emprise de la valeur financière doit être radicalement remise en cause.
En son principe, la définanciarisation repose sur la constitution de pouvoirs d'évaluation hors des marchés (entrepreneurs, syndicats, pouvoirs publics,
associations), aptes à proposer des finalités conformes à l'intérêt collectif. Tel est l'enjeu des politiques monétaire,
industrielle et écologique. Aujourd'hui racheter de la dette publique, c'est pour la banque centrale défendre une autre évaluation que celle des marchés. Il est clair que ces mutations ne pourront se développer que si, simultanément, les circuits du financement de l'économie se trouvent fortement
réorganisés de façon à dégonfler puissamment la sphère financière.